Dans un second temps la jeune femme a bien essayé de négocier avec EDF, ceci lui a pris toute la matinée car les locaux sont loin de chez elle et Marie ne possède pas de voiture. Le téléphone ça fait bien longtemps qu’on lui a coupé la ligne, et avec son portable ça lui aurait couté tout son crédit à attendre qu’on la prenne en ligne. Marie attend longtemps pour être reçu, durant tout ce temps elle espère obtenir un peu de compréhension, avoir un petit délai pour payer sa facture et qu’on lui remette l’électricité au moins pour avoir de la lumière. Mais l’homme qui la reçoit est intraitable, il faut payer avant et on lui remettra l’électricité plus tard. Payer la jeune femme le voudrait bien, mais payer avec quoi ? Elle voudrait bien faire plus d’heures de ménage mais où ? Elle n’en trouve pas, et en plus l’un de ses patrons est parti en vacances en oubliant de lui payer ses heures, quand elle lui a téléphoné il lui a dit de ne pas se faire de souci, elle sera payé dès son retour, mais ce n’est pas dans trois semaines que Marie a besoin d’argent, c’est tout de suite !
 
Il lui avait quand même laissé le choix, il acceptait de rester avec elle si elle se faisait avorter, mais ce choix là n’était même pas envisageable pour la jeune femme. A l’époque elle ne pensait pas que la vie aurait été aussi dure, pourtant Marie a toujours gardé l’espoir qu’un jour ça changerait, seulement les années passent et elle espère toujours. Aujourd’hui tout ce qu’elle espère c’est juste de pouvoir payer ses factures et avoir de quoi manger pour son fils et elle. Manger, au point ou elle en est ça devient un luxe qu’elle ne sait même pas si elle pourra s’offrir encore longtemps. En plus avec les frais que la banque va lui prendre plus ceux pour se faire remettre l’électricité, ça va lui amputer son budget déjà bien mince. Avec tout ça elle n’aura pas assez pour payer son loyer, elle est déjà en retard de presque un mois pour payer celui du mois dernier. Pourtant Marie n’est pas dépensière, elle se prive de presque tout pour essayer de faire face, sauf peut-être sur les cigarettes, elle ne fume pas beaucoup mais n’a jamais réussit à vraiment s’arrêter. Cette fois-ci elle n’a plus le choix de toute façon, elle n’a même pas quinze Euros en agent liquide dans son porte-monnaie, et cet argent ne va devoir servir que pour les courses.
 


Et ça lui pèse de plus en plus de devoir faire des économies de bouts de chandelles, manger les restes, quand il y en a, n’acheter que des premiers prix, n’allumer la lumière que la nuit tombée même s’il fait sombre, ne pas chauffer l’hiver, sauf les jours de grand froid, pour essayer d’économiser. Ne pas avoir de voiture parce que c’est trop cher, mais du coup ne pas avoir la possibilité de trouver un travail ailleurs qu’en ville. Se priver de tout ou presque, pour elle, elle l’accepte, mais chaque fois qu’elle doit dire non à son jeune garçon ça lui déchire le cœur. Et pourtant bien souvent la jeune femme aurait bien voulu dire oui, se foutre des conséquences et lui acheter le jouer de ses rêves, voir ses yeux pétiller de joie, pour elle ça aurait été le plus beau des cadeaux. Seulement tout est toujours trop cher, le peu d’heures de ménage qu’elle a réussit à trouver ne lui permettent pas de faire le moindre écart, et malgré tout ses efforts elle ne parvient même pas à payer ses factures !

Un peu plus tard dans la journée Marie rencontre Rachid, un ami qui comme elle voudrait bien trouver un emploi stable qui lui permette de finir les fins de mois, il travaille quand il peut en intérim comme cariste mais pas aussi souvent qu’il le faudrait pour vivre décemment. Rachid n’est pas le mauvais bougre, mais il est des fois un peu trop marginal, par exemple lui n’a pas de souci avec la banque, il n’a même de compte, Marie se demande s’il en a jamais eu un d’ailleurs. Pour lui tout parait très simple, il vit au jour le jour et ne se préoccupe pas du lendemain. Marie aime bien discuter avec lui car il a toujours beaucoup d’humour, même si ses conseils sont parfois dénués de bon sens c’est un garçon qui sait écouter les autres et leur remonter le moral aussi. Rachid invite la jeune femme à prendre un café, elle accepte avec plaisir, d’une parce qu’elle apprécie la compagnie de Rachid, et puis un café n’est peut-être pas un repas mais comme elle a l’estomac vide c’est très appréciable. Ils s’installent en terrasse, en la voyant Rachid avait bien compris que quelque chose n’allait pas, Marie lui explique sa situation en quelques mots.
 
Ils se rendent assez rapidement chez Christophe, il habite dans une citée pas très loin du centre ville, ils peuvent s’y rendre à pied. Christophe est un homme d’une trentaine d’années, bon chic bon genre en apparence, en apparence seulement, car s’il accepte de prêter de l’argent à Marie ce n’est pas pour rien. Il demande en échange des compensations en nature, sur le coup la jeune femme ne comprend pas tout de suite, mais Rachid a très bien compris où son copain voulait en venir, et il n’apprécie pas du tout ! S’en suit une dispute entre les deux hommes, c’est là que la jeune femme comprend que ce que voulait Christophe c’était premièrement coucher avec elle, elle se sent frustrée, humiliée même, malgré son besoin impératif d’argent elle n’est pas prête à en arriver à ces extrêmes ! Rachid la prend par la main et quitte l’appartement de Christophe, il se confond en excuses, il ne se doutait pas du tout que son copain aurait osé proposer ça !
 
Mais il n’a que le silence pour réponse, alors il entre et appel de nouveau sans obtenir plus de réponse. Pourtant Rachid sait que Marie est bien là puisque sa porte est ouverte, déduisant que l’obscurité l’a privé de faire quoi que ce soit d’autre elle doit déjà être au lit, alors il pose son sac contenant ses lampes sur la table et s’apprête à sortir quand il voit la lettre que Marie avait laissé. L’indiscrétion n’est pas dans les habitudes de Rachid, mais une lettre bien en évidence sur la table l’intrigue, alors il prend dans son sac l’une des lampes et commence à la lire. Il ne la lit pas entièrement, il comprend tout de suite et aussitôt il appel de nouveau son amie. L’appartement n’est pas très grand il découvre la jeune femme et son fils en moins d’une minute, ils sont inconscient mais toujours vivant. N’aillant aucune compétence en secourisme il n’a pas la moindre idée des gestes à faire, mais ce qu’il sait faire c’est de se servir de son portable. Les secours mettent un peu de temps à arriver, en les attendant Rachid fait les cent pas dans la rue pour leur indiquer ou se trouve l’appartement de Marie des leur arrivée.
 


Rachid insiste pour les accompagner dans l’ambulance, tout au long du trajet il est de plus en plus inquiet pour eux, ils n’ont aucune réaction, le médecin ne lui cache pas que leur état est plus que sérieux. A leur arrivée aux urgences ils sont tout de suite pris en charge mais il y a eu un carambolage sur l’autoroute et les urgentistes sont submergés. C’est Rachid qui s’occupe de leurs admissions, seulement Marie n’a que la CMU, et pas de mutuelle bien sûr, bien qu’on lui confirme que la jeune femme et son fils auront les meilleurs soins prodigués dès que ça leur sera possible, Rachid reste persuadé que c’est à cause de la sécurité sociale des pauvres qu’ils doivent attendre. Devant son insistance à se qu’on les prenne en charge sans délai, un agent de sécurité doit le prier de se rendre en salle d’attente sans faire de scandale. Rachid obtempère, mais il reste très tendu, il fait les cents pas en marmonnant. La salle d’attente se remplie de plus en plus de familles et d’amis des victimes du carambolage de l’autoroute et l’attitude de Rachid commence à gêner certaines personnes qui sont tout aussi angoissés que lui. Un homme, très élégant, aux cheveux grisonnants d’une cinquantaine d’années se lève et s’approche calmement de Rachid. Il met quelques pièces dans le distributeur de boissons et se tourne vers Rachid.

 
Plus de la moitié des personnes présentes se lèvent à leur tour, et se dirige vers l’accueil, c’est le quinquagénaire qui sert de porte parole. Sur le coup les responsables de l’accueil sont surpris de voir arriver ce groupe, mais après un coup de téléphone cette proposition spontané et plutôt bien accueillie. Par rotation des infirmières se chargent des dons de sang et un à un chacun retourne dans la salle d’attente avec un petit sparadrap sur le bras. L’attente est longue et angoissante dans la salle d’attente, certains sont reparti assez vite auprès de leurs proches qui n’avaient que des blessures légères, pour le moment, et ça c’est extraordinaire il n’y a pas eu de mort dans cette catastrophe. Un peu avant deux heures du matin un interne vient voir le quinquagénaire, il lui annonce que sont fils est tiré d’affaire, et ce surtout grâce au don de sang qui a été fait quelques heures plus tôt. Il n’est actuellement pas possible de le voir car il reste sous sédatif, mais son état est stable. L’homme pousse un profond soupire de soulagement, puis il demande au médecin :
 
 


Rachid est content d’avoir des nouvelles, mais il n’en est pas rassuré pour autant. Il ne sait toujours pas s’ils vont s’en sortir, et s’ils s’en sortent ils en garderont peut-être des séquelles ! Pire encore, si seulement l’un des deux s’en sortait ? Comment Marie pourrait-elle vivre avec la mort de Fabien sur la conscience ? Ou Fabien, comment grandirait-il en sachant que sa maman était si désespérée qu’elle avait voulu mettre fin à leur jours ? On lui cacherait bien sûr, mais un jour ou l’autre la vérité referait surface. Et tout ceci à cause de cette coupure d’électricité qui a été la goute d’eau qui a fait déborder le vase, à cause de cette banque qui ne fait aucun cas des problèmes réels de ses clients, à cause de tout un système, de cette jungle urbaine ou l’on doit se battre pour y garder sa place, et Rachid se souvient d’un livre qu’il n’avait jamais réussit à terminer d’un certain Darwin, la seule phrase qu’il avait retenu c’est « Seul les plus forts survivent. » Ça Rachid ne peut pas le supporter, il ne peut accepter que sont amie et son fils ne meurent à cause de l’indifférence du système, et en même temps il se sent si impuissant.

Rachid fini par accepter, car si par chance Marie reprenait conscience elle aurait besoin de réconfort et il ne lui serait pas d’une grande utilité s’il ne peut pas garder les yeux ouvert. Avant de quitter l’hôpital l’homme s’arrête un instant à l’accueil, il remet sa carte de visite en leur précisant qu’il prenait à sa charge tout les frais médicaux de Marie et de Fabien. Puis il rejoint Rachid qui l’attendait dans le hall et ensemble se rendent dehors où le chauffeur attendait auprès d’une jaguar. Rachid est surpris de voir une voiture de luxe, il vit dans un monde bien loin de celui-ci. Mais quelque soit le monde les individus ne sont pas si différant, l’un et l’autre, le riche et le pauvre, on ce point en commun, quelqu’un qui leur est précieux est allongé sur un lit d’hôpital. L’un et l’autre on ce même sentiment d’espoir de retrouver leurs proches en bonne santé.
 
 
 
(9)
 
Rachid essuie discrètement une larme qui pointait au coin de son œil, il se souvient qu’un jour Marie lui avait dit qu’à la cantine de l’école Fabien avait au moins un repas équilibré par jour. Il n’a pas d’enfant mais ressent la détresse que la jeune femme pouvait avoir. Il serre les poings, puis les dents serrées il dit à basse voix quelque chose en arabe qu’il est préférable de ne pas traduire, il respire à fond pour dégager la colère qu’il sent monter en lui, la colère de ceux qui ne gagne jamais, il est révolté contre cette société où les riches seront toujours plus riches et les pauvres toujours aussi pauvres, il est révolté de voir la détresse dans les yeux de la jeune femme, de voir ou on peut en arriver quand la détresse devient trop lourde à porter ! Mais il ne veut pas montrer sa révolte, qu’il se sent impuissant, et pourtant il voudrait trouver les mots qui réconforteraient son amie, il lui prend la main et lui dit :
 
 
 
 
Avant de partir il lui demande que Rachid prenne contacte avec lui car son fils qui a la gestion de plusieurs entrepôts a un grand besoin de conducteur de chariot élévateur. Marie croit rêver, avoir un vrai travail, pouvoir vivre normalement, savoir que chaque fin de mois un salaire va tomber, ça faisait des années qu’elle espérait ça. Il lui tarde de voir Rachid pour lui annoncer cette bonne nouvelle, mais son moment de joie est de courte durée, car une assistante sociale vient la voir et lui annonce que son fils va lui être retiré pour mauvais traitements et placé dans une famille d’accueil. Il ne pouvait rien arriver de pire à la jeune femme, Fabien c’est toute sa vie, sa seule raison d’être, elle ne permettra pas qu’on le lui enlève. Tant pis pour le travail qu’elle vient d’obtenir et qui lui aurait permis d’avoir une vie meilleurs, mais la seule solution qui lui vienne à l’esprit c’est de fuir avec son fils. De partir n’importe où, de vivre caché, mais elle ne veut pas être séparée de lui. Elle projette de partir dans le milieu de la nuit, quand la surveillance de l’hôpital sera moindre, et faire du stop pour aller le plus loin possible. Sans doute que Rachid lui donnera un coup de main dans son projet, mais même s’il ne peut pas l’aider rien ni personne ne l’en empêchera.
Moins d’une heure plus tard Rachid arrive enfin, Marie ne lui parle même pas de la visite d’Adrien De-Lambrière, elle ne lui parle seulement la visite de l’assistante sociale et de son désir de prendre la fuite. Rachid est décomposé, après avoir espéré tout ces jours la guérison de la jeune femme et de son fils, quand enfin ils sont tirés d’affaire c‘est le système qui reprend le dessus. Ce système qui semble s’en prendre toujours aux mêmes, toujours à ceux qui ne peuvent pas lutter contre lui. Rachid sait que son amie a peut de chance de pouvoir échapper à ce système, elle va fuir avec son fils mais tôt ou tard elle va être retrouvée et son fils lui sera bel et bien retiré, et ce jour là Marie perdra sa raison de vivre. Mais malgré tout il est prêt à l’aider, même si c’est un combat perdu d’avance il ne veut pas la laisser tomber. 
 
 
 
 
 
 
L’assistante sociale tente de couper court à la conversation en précisant que la présence de l’avocat n’était pas nécessaire compte tenu que l’affaire était déjà entendue et qu’il ne manquait juste la signature de la juge pour que le jeune Fabien soit placé le jour même et que des poursuites pénales soient engagées à l’encontre la jeune femme. Seulement la juge Galois ne semble plus si pressée d’apposer sa signature, la présence d’un avocat  tel que maitre De-Lambrière ne lui permet pas la moindre erreur de jugement, elle les fait entrer dans son bureau et écoute le plaidoyer de chacune des parties, après avoir entendu l’assistante sociale qui présente Marie comme une mère infanticide c’est au tour de l’avocat. Il ne minimise pas du tout les faits, mais souligne point par point le désespoir de la jeune femme qui l’a poussé à une telle exaction. Il la présente comme une victime qui n’a plus su gérer la pression du manque d’argent, précisant que son geste de désespoir ne pourrait plus se reproduire à l’avenir car elle a désormais un emploi stable à son cabinet, et pour appuyer sa plaidoirie il propose que la juge ordonne une mise à l’épreuve et un suivi psychologique chez un psychologue de ses amis, et bien sûr en maintenant la garde de son fils pour ne pas perturber l’équilibre de l’enfant en coupant le lien familial. La juge abonde dans son sens et ordonne une mise à l’épreuve de six mois à la suite de laquelle il y aura une main levée de l’ordonnance si, comme le déclare maitre De-Lambrière, Marie et Fabien Farge mènent une vie saine et équilibrée.
 
 


A peine sorti du bureau de la juge l’avocat appel en personne Marie pour lui faire part du verdict, la jeune femme pleure de joie de savoir qu’elle ne va pas être séparée de son fils, de ne pas avoir à fuir pour ne pas le perdre, de savoir qu’elle va avoir un vrai travail qui va lui permettre de l’élever dignement, tout ça lui semble presque trop beau. En général la chance est éphémère pour elle, la jeune femme n’a pas été habituer à ça tout au long de sa vie, mais plutôt à prendre des brides de bonheur ça et là en espérant que peut-être un jour ça irait mieux, et quand ça ne va pas plus mal ce n’est déjà pas si mal. Mais aujourd’hui elle se sent le droit d’espérer une vie meilleurs, Marie n’a jamais été aussi près de voir se réaliser ses espoirs, ses rêves, elle ne sait pas si tout cela va durer mais elle a envie de savourer cet instant.

 
 
 
 
(17)

 

 

 


 

 

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